mariage entre le corps et l'esprit

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Extraits de l'article de Florence Rosier, paru dans " Le Monde " du 23 septembre 2015

 

En 2005, la romancière américaine Siri Hustvedt fut prise de violents tremblements alors qu'elle lisait en public une allocution en mémoire de son père. " Du menton au sommet du crâne, j'étais moi, telle que je me connaissais. De mon cou à mes pieds, j'étais une inconnue grelottante, racontera-t-elle dans La femme qui tremble (Babel, 2009). Quelque nom qu'on veuille donner à mon affection, mon étrange crise devait comporter une composante émotionnelle en rapport, d'une façon ou d'une autre, avec mon père."

Comment les professionnels de santé prennent-ils en considération ces liens intimes qui se tissent entre nos émotions et nos actions, nos affects et nos comportements, nos humeurs et nos mouvements ? Comment, lorsque ces liens sont malmenés, distordus, saccagés parfois par la vie, tentent-ils de les ravauder ? Sur quelles bases scientifiques se fondent leurs interventions ? Et quels en sont les bénéfices démontrés ?

 

Ces questions suscitent un nouvel intérêt médical. C'est ainsi que sont aujourd'hui exploitées (ou explorées) les vertus thérapeutiques d'une série d'approches voguant sur les flots mêlés du corps et de l'esprit.

...

L'attention du corps médical pour ces thérapies "corps-esprit" n'était pas gagnée.

" Nos sociétés ont poussé très loin le clivage du corps et de l'esprit. La médecine occidentale continue de ranger d'un côté les organes, de l'autre la pensée. Mais le corps a disparu. Dès qu'on ne trouve pas de signes de lésions limitées à un organe, on dit : " C'est psy ! ", dénonce le professeur Bruno Falissard, psychiatre, expert en santé publique et biostatistiques à l'Inserm.


Ce clivage renvoie à une question fondatrice : quelle est la nature des liens entre le corps et "l'esprit " ?

C'est là que tout commence.

Et ce " tout " défie notre entendement : comment notre cerveau, cette matière " à la consistance du porridge tiède " selon le mathématicien Alan Turing, peut-il " sécréter " tant de pensées, d'émotions et de comportements enchevêtrés, qui s'expriment à travers le corps ?

Vertigineuse interrogation, qui balaie les frontières entre disciplines : elle brasse philosophie et sciences de l'évolution, neurosciences biologiques et cognitives, psychologie, psychiatrie et neurologie ...


Ce fut d'abord un duel philosophique : depuis deux millénaires, il oppose deux conceptions de ce qu'est une personne humaine. D'un côté, Platon et Descartes. De l'autre, Spinoza. Dualisme contre monisme. Les premiers postulent que l'esprit et le corps sont deux substances de nature radicalement différente ; et Descartes pose la question de leur interaction.

Puis vient Spinoza, le visionnaire.

Il défend une idée révolutionnaire : " Spinoza pose que l'esprit et le corps sont " une seule et même chose exprimée de deux façons différentes, raconte Henri Atlan, médecin biologiste et philosophe. Ce sont deux facettes d'une même réalité."


Pour autant, " la philosophie dualiste a si bien structuré notre mode de pensée que nous manquons de mots pour parler des être vivants dans une logique uniciste ", regrette Michel Sokolowski, pédopsychiatre.


Un des premiers à dénoncer ce fourvoiement a été Antonio R. Damasio. Ce neuroscientifique met en lumière le rôle des émotions dans la prise de décision. Dans L'erreur de Descartes (Odile Jacob, 1995), Damasio s'émerveille de "ce qui fait la beauté de l'émotion au cours de l'évolution : elle confère aux êtres vivants la possibilité d'agir intelligemment sans penser intelligemment ".


De l'esprit ou du corps - de l'émotion ou de l'action -, qui est la poule ? Qui est l’œuf ? A sa façon, Goethe s'était penché sur la question. Dans Faust (1808), son héros traduit un passage du Nouveau Testament, écrit en grec. " Au commencement était le verbe " tente Faust.

Cela ne le convainc pas.

" Au commencement était le sens ", poursuit-il, sans plus de succès. L'inspiration lui vient : " Au commencement était l'action ! "

" Au commencement était l'émotion !", répliqueraient sans doute aujourd'hui ...


Extraits de l'article de Florence Rosier

"Thérapies : mariages de raison entre le corps et l'esprit"

paru dans " Le Monde " du 23 septembre 2015