Les bases biologiques des comportements sociaux

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Henri Laborit
Henri Laborit

 

 

... en 1954, deux chercheurs ont découvert des faisceaux qui joignent les divers cerveaux et qui interviennent dans l’engrammation d’expériences : le MFB (médial forebrain bundle), qu’on appellera simplement le faisceau de la récompense, est mis en jeu quand une action nous gratifie, quand ce que l’on fait nous maintient en état de plaisir, d’équilibre biologique. On en connaît les médiateurs chimiques, ce sont les catécholamines.

 

Quand on met une électrode dans ce faisceau MFB et qu’on le stimule avec un léger courant électrique, le singe et le rat recommencent la stimulation lorsqu’on leur en donne le contrôle. Bien sûr ni le singe ni le rat ne vont vous dire que cela leur fait plaisir, mais si cela ne leur faisait pas plaisir ils ne recommenceraient pas. Cela demande un codage des voies : il faut apprendre à reconnaître ce qui est agréable et on peut alors mémoriser la stratégie qui a apporté le plaisir et la répéter.

 

Un autre faisceau, plus profond et sans doute phylogénétiquement plus ancien, est le PVS (periventricular system) appelé faisceau de la punition : quand on stimule le rat par une électrode implantée dans ces cellules, il pousse un cri. Si cette stimulation est associée à une action, il ne la recommencera plus. C’est un faisceau qui fonctionne de manière innée.

Quand on prend un coup de pied affligeant, on peut avoir deux comportement fondamentaux. Le premier est la fuite. Tous les animaux fuient, et le courage n’est qu’un apprentissage culturel (cf. nos monuments aux morts !).

Quand l’animal ne peut pas fuir, il se retourne et il se bat, et voilà la deuxième attitude.

 

Donc, ce pourra être la fuite ou la lutte. En fin de compte, ou la fuite s’avère efficace et on reproduit cela, ou, au contraire, la lutte réussit et on aura tendance à répéter ce comportement. A partir du moment où l’on a évité une punition par la fuite ou la lutte, on se fait plaisir. Donc, malgré des modalités chimiques différentes, ces faisceaux ne s’opposent pas systématiquement, car ils ont en commun la caractéristique de déclencher l’action, qu’elle soit de gratification (MFB) ou de fuite et de lutte (PVS), ces dernières étant également gratifiantes lorsqu’elles libèrent d’une situation aversive.

 

Un troisième ensemble, que j’étudie maintenant depuis plusieurs années, est le SIA : système inhibiteur de l’action. Ce système fonctionne quand vous ne pouvez ni vous faire plaisir, ni fuir, ni lutter.

C’est curieux, après avoir montré que le système nerveux sert à agir, d’y découvrir un système pour ne pas agir.

Quand on est un petit rongeur, on ne « raisonne » pas comme cela ! Quand un petit surmulot voit au-dessus de lui un faucon qui tourne, s’il n’utilise pas son système inhibiteur de l’action, s’il continue à bouger et à trottiner, on peut être tranquille : le faucon va lui tomber dessus, l’emporter et transformer sa chair de mulot, de petit rat des champs, en protéines de faucon ! S’il ne bouge pas, le faucon s’en ira au bout d’un certain temps et, à ce moment, le petit rat pourra, guilleret, rejoindre son trou où il sera protégé.

Donc, un système qui permet de « sauver sa peau » est bien utile ! Mais il n’y a pas que des « faux cons », il y en a des vrais. Et si vous êtes ouvrier chez Ford ou chez Renault et que la gueule du contremaître ne vous revient pas, vous êtes coincés ! Vous ne pouvez pas fuir sans risquer de vous retrouver au chômage. Vous ne pouvez pas lui casser la figure non plus, on vous enverrait la police.

Et les jours, les semaines, les mois, quelquefois les années se succèdent, et vous êtes en inhibition de l’action, c’est à dire qu’il vous faudrait agir, mais vous ne le pouvez pas : vous vous retenez. Et on s’étonnera que vous fassiez un ulcère d’estomac, des insomnies, etc.

Mais toute la pathologie dépend de l’inhibition et quand je l’ai dit, il y a déjà vingt ans, on a conclu que c’était une hypothèse osée que l’on reconnaît maintenant ! »

 

...

 

Mais pourquoi est-on inhibé dans son action ?

Pour bien des raisons.

Il y a d’abord les cas, et là on retrouve la bonne psychanalyse du papa Freud, où une pulsion (déséquilibre endogène) ne peut être assouvie. L’impossibilité d’agir résulte alors, soit de l’absence dans l’environnement de l’objet capable de l’assouvir, soit de l’apprentissage de la punition de l’action motivée par la pulsion (le « Surmoi » Freudien).

Si la situation dure, vous êtes en inhibition de l’action et candidat au cortège d’infections dont j’ai parlé plus haut. C’est là un premier mécanisme de l’inhibition de l’action, qui est très souvent rencontré.

Un autre mécanisme fait appel à ce que j’appelle le déficit informationnel et survient lorsque, à l’occasion d’un événement qui n’a pas encore été classé dans notre répertoire comme étant agréable ou au contraire douloureux, nous ne pouvons agir en conséquence de façon efficace et nous sommes dans une attente en tension.

 

A l’opposé, l’abondance d’informations que l’on ne peut classer nous place dans une situation où, le plus souvent, on ne peut agir sur l’environnement pour le contrôler et nous sommes donc dans une situation d’inhibition.

Il y a aussi l’événement qui peut survenir et au sujet duquel vous savez, par expérience, que ce n’est pas drôle. Alors là, effectivement, si vous ne pouvez ni fuir ni lutter, vous êtes en inhibition de l’action.

Enfin, il y a un mécanisme d’inhibition qui est proprement humain, que nous devons à l’existence, dans notre espèce, des lobes orbito-frontaux, c’est à dire de l’imaginaire. Nous sommes en effet capables d’imaginer la survenue d’un événement douloureux, qui ne se produira peut-être jamais, mais nous craignons qu’il survienne. Tant qu’il n’est pas là, nous ne pouvons pas agir, nous sommes dans l’attente en tension, en inhibition de l’action, nous sommes donc angoissés. L’angoisse du nucléaire appartient à ce type, par exemple.

 

On conçoit donc que les grands progrès de la médecine, comme on dit, ne sont que les grands progrès de la médecine d’urgence.

On s’adresse à une personne malade à un instant "t", alors que sa maladie n’est que le résultat, en grande partie, de la façon dont elle a négocié son environnement présent avec tout son acquis qui nous reste strictement inconnu.

On se contente donc d’une médecine étroite, empirique, du moment présent. Les chirurgiens (Je l’étais il y a trente ans) soignent l’estomac du lit 35, le rectum du lit 42 ... sans forcément savoir ce qu’il y a autour de l’estomac ou du rectum.

On fait des check-up, des bilans : cela rassure en garnissant les dossiers. Mais est-ce que cela sert vraiment ? On remarque assez rarement que tel malade, victime d’un infarctus, a fait quelque temps auparavant un ulcère ...

On sait pourtant qu’un organe appartient à un organisme, et qu’il faut s’attacher à comprendre le fonctionnement de cet organisme (encore que ce soit l’organe qui intéresse souvent le médecin). Cet organisme n’est pas isolé : il fait partie d’une famille, d’un groupe social, d’un corps de métier.

 

En d’autres termes, nous soignons au niveau d’organisation de l’individu les effets qui ont pris naissance aux niveaux d’organisation englobants.

Certes, si j’avais une pneumonie, je serais content qu’on utilise de la pénicilline pour me traiter et je dirais que Fleming est un type bien gentil parce que, sans lui, je serais mort ! De même si j’étais atteint d’un ulcère perforé, j’aimerais qu’un chirurgien adroit et un anesthésiste compétent permettent l’ablation de l’ulcère, m’évitant ainsi la péritonite mortelle.

Mais pourquoi ai-je fait une pneumonie, pourquoi ai-je fait un ulcère qui s’est perforé ?

C’est parce que j’étais en inhibition de l’action, c’est à dire que j’avais un système immunitaire complètement bousillé, qui était incapable de me défendre contre le pneumocoque, par exemple.

Pourquoi ?

Parce que j’étais bourré de cortisol et que ce cortisol, je l’ai libéré parce que j’étais incapable de réaliser mon projet d’agir sur mon environnement au mieux du maintien ou du rétablissement de mon plaisir, de mon équilibre biologique.

 

En fait, ce qu’il nous faudrait, c’est une épidémiologie sociologique, c’est à dire repérer, découvrir les rapports entre les hommes sur cette planète, qui permettent d’avoir moins d’inhibition de l’action et d’être mieux dans sa peau ...

 

Henri Laborit - Les bases biologiques des comportements sociaux

(Conférence du 29.09.1990 au Musée de la civilisation, Québec)

"Les grandes conférences" - Editions Fides

Henri Laborit
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